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Carte Blanche : Pour un débat clair sur la soutenabilité du système social belge

Une discussion sur la soutenabilité de notre système social est légitime. L’état de nos finances publiques est en effet inquiétant. Mais les solutions préconisées par les économistes dans une tribune récente relèvent pour beaucoup de la pensée magique.

Une discussion sur la soutenabilité de notre système social est légitime. L’état de nos finances publiques est en effet inquiétant. Mais les solutions préconisées par les économistes dans une tribune récente relèvent pour beaucoup de la pensée magique.

Par Damien Viroux, économiste et conseiller en charge des pensions à l’Institut Émile Vandervelde.
Carte blanche publiée sur le site de L'Echo le 22 juillet 2022.

La semaine passée, 22 économistes signaient une tribune dans l’Echo sur l’état dramatique de nos finances publiques et demandaient notamment une "réforme sérieuse des pensions" pour assurer la soutenabilité. Deux jours plus tôt, le rapport du Comité d’Étude du Vieillissement (CEV) était publié faisant ressurgir l’inquiétude: avec le vieillissement de notre population, pourra-t-on encore financer nos dépenses sociales dans le futur?

Cette semaine, l’accord sur la deuxième phase de la réforme des pensions engendrait de nombreuses critiques, notamment venant du banc patronal. Selon certaines de ces critiques, l’accord ne permettrait pas d’assurer la soutenabilité du système de pensions. Mais qu’en est-il réellement de la soutenabilité de notre système de pensions et de notre système social en général? Allons-nous droit dans le mur avec le vieillissement de la population?

Ne pas réduire le niveau de vie des pensionnés

Le fait que les dépenses de pensions, et les dépenses sociales dans l’ensemble, vont connaitre une hausse jusque 2050 est un fait indiscutable. La part des pensionnés dans notre pays va augmenter et représenter environ 1/3 de la population. Une population plus âgée engendre également une hausse des dépenses de santé. Cette hausse des dépenses sociales est appelée "coût du vieillissement". Ce coût est inévitable vu le passage progressif à la retraite des générations de "baby-boomers". À ce niveau, le rapport du CEV ne nous apprend rien de nouveau. En effet, en 2020, le rapport prévoyait déjà un ratio dépenses sociales/PIB de 29,1% en 2070, en 2021, il prévoyait un ratio de 29,8% et cette année, le ratio est estimé à 29,5%.

Ce coût est inévitable et vouloir le réduire a des implications qui demeurent des non-dits de ceux promouvant de telles économies. Car dans la pratique, un impact significatif sur les dépenses de pensions ne peut être obtenu qu’en diminuant les montants de pensions que toucheront les futurs pensionnés, et ce alors que le niveau de vie des pensionnés en Belgique est déjà bas.

En vérité, diminuer significativement les dépenses de pensions dans les prochaines décennies est illusoire si l’on veut garder une protection sociale décente. Cela ne signifie pas qu’il ne faut pas faire de réformes. Notre système de pensions comporte des injustices qui pénalisent notamment les femmes et qu’il convient de corriger. Mais une réforme sérieuse des pensions ne doit pas avoir pour objet de réduire les dépenses publiques. Et il n’est pas nécessaire d’en arriver là pour assurer la soutenabilité.

Coût du vieillissement à relativiser

Il convient d’abord de mettre en perspective certains chiffres.

Tout d’abord, le ratio dépenses de pensions/PIB devrait passer de 10,5% en 2019 à 13,6% en 2070 selon le dernier du rapport du CEV. À titre de comparaison, ce taux considéré comme insoutenable par certains est en fait proche du taux actuel de certains pays de l’UE comme la France ou l’Autriche. Ensuite, le taux de dépendance des personnes âgées en 2075 demeurera largement inférieur en Belgique par rapport à l’Allemagne ou aux Pays-Bas. Le coût du vieillissement concerne donc moins la Belgique que ses voisins.

Enfin, l’argument de départ, "le système de pensions est insoutenable, car le ratio dépenses/PIB augmente", est en réalité fallacieux. Car un ratio dépenses/PIB n’est pas un indicateur de soutenabilité. Il donne juste un ordre de grandeur de l’importance des dépenses de pensions dans notre économie et l’utiliser pour discuter de la soutenabilité n’a conceptuellement pas de sens.

Cela ne signifie pas qu’une discussion sur la soutenabilité du système ne doit pas avoir lieu. Car en effet, l’état de nos finances publiques est inquiétant. Mais les solutions que les économistes signataires de la tribune préconisent manquent totalement de clarté et relèvent pour beaucoup de la pensée magique.

Comment augmenter le taux d’emploi

Ainsi, ils suggèrent de "prendre des mesures concrètes pour atteindre le taux d'emploi de 80%". Quelles mesures concrètes? On ne le saura pas. Vu le profil de certains des signataires, on peut supposer que leurs préférences vont vers des mesures d’orientations libérales avec une flexibilisation accrue et une logique de sanctions des personnes sans emploi. Cependant, de telles politiques ont été démontrées inefficaces par les études. Quant aux baisses de charges préconisées régulièrement par les libéraux, elles sont autant inefficaces en créations d’emploi que coûteuses en termes de finances publiques.

Oui, il faut augmenter le taux d’emploi. Mais pour contribuer à la soutenabilité, les emplois créés doivent être des emplois pérennes. À ce titre, les exemples néerlandais et allemands, régulièrement cités par la droite, sont à ne pas suivre. Ainsi, si le taux d’emploi des Pays-Bas est élevé, le taux d’emploi en ETP est en réalité inférieur à celui de la Belgique, car les temps partiels sont la norme pour les femmes ce qui engendre des inégalités de genre records. Quant à l’Allemagne, l’augmentation du taux d’emploi s’est faite au prix d’une paupérisation des travailleurs avec un taux de travailleurs pauvres largement supérieur à la Belgique.

De plus, le taux d’emploi de 80% ne peut être atteint qu’en réduisant le nombre de personnes malades de longue durée dont les causes d’incapacité concernent principalement de mauvaises conditions de travail avec notamment comme causes les troubles musculosquelettiques et les troubles psychiques tels que le burnout. Pour atteindre un taux d’emploi de 80%, il faudra donc une politique d’emploi qui met au centre l’amélioration des conditions de travail. Une piste ayant déjà montré des résultats positifs, tant dans l’amélioration des conditions de travail que dans la création d’emplois, est la réduction collective du temps de travail.

Nouvelles recettes pour la Sécu

Une autre suggestion des signataires est de "réaliser une réforme sérieuse dans le domaine des soins de santé afin de contrôler" le coût du vieillissement. Là encore, aucune clarté. Vouloir réaliser des économies significatives de santé sans réduire la couverture déjà imparfaite semble compliqué. Près d’un Belge francophone sur deux reporte déjà parfois des soins pour des raisons financières. Il y a évidemment des pistes d’amélioration, notamment en améliorant l’aspect préventif, mais cela nécessitera d’autres types de dépenses.

Dans la santé, comme dans les pensions, il ne suffit pas d’utiliser le mot "sérieux" pour faire des économies et il vaut mieux éviter ce genre d’incantations sans dire concrètement ce que l’on entend par là. Car derrière chaque réforme, il y a des conséquences sur les gens.

Une autre suggestion est de "rendre la fiscalité plus propice à la croissance". Qu’est-ce que cela signifie? Encore aucune clarté. Ils précisent plus loin qu’il n’y "aura pas de places pour des réductions d’impôts", mais quid d’une réflexion globale sur la fiscalité? Quel est leur avis sur une globalisation des revenus? Sur une augmentation de la progressivité? Sur une taxation sur le patrimoine? Il y a des pistes pour augmenter les recettes pour financer notre système social, mais les recettes semblent être l’angle mort de la tribune selon laquelle la "soutenabilité ne serait définie que sur base des dépenses.

Les défis futurs nous obligent à faire preuve de responsabilité. Réclamer des "réformes sérieuses" sans jamais dire clairement ce que cela implique concrètement relève purement et simplement de la pensée magique. Le débat sur la soutenabilité de notre système social est un débat majeur qui a de nombreuses implications et qui n’est pas neutre politiquement. Il demande de la clarté.

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