Un sentiment de révolte et des propositions.
Tu peux nous en dire plus ?
Grégor Chapelle : Bien sûr, il y a ma révolte face à l’évolution du monde. Mais j’avais aussi – j’ai aussi ! – une certaine frustration. D’une part quant à l’image de notre parti. Et d’autre part quant à tous les citoyens qui se pensent progressistes mais restent assis dans leur salon malgré les dangers que le capitalisme fait peser aujourd’hui sur nos démocraties. L’image du parti : j’utilise dans le livre – bien avant la victoire d’Obama – l’image du contraste entre Hillary Clinton et Barack Obama. Je crains que nous ne soyons, comme Hillary, trop souvent perçus comme des politiciens professionnels prêts à tout pour rester ou revenir au pouvoir plutôt que d’être compris comme Obama, comme ce que nous sommes : un parti du changement crédible au service d’un véritable idéal de gauche. Et j’en suis d’autant plus frustré que l’écrasante majorité des militants socialistes donnent leur temps gratuitement par conviction. Il nous faut parvenir à mieux montrer – et utiliser! – cette force.
À la réflexion, je pense même que c’est le principal défi du PS aujourd’hui : persuader plus de personnes de convictions de nous rejoindre ou de s’allier à nous, expliquer ce qui nous donne chaque matin l’énergie de nous lever, ce qui nous fait croire que oui, évidemment une autre monde est possible.
Mieux "convaincre de notre idéal de gauche"?
Grégor Chapelle : Oui, en reprenant l’offensive des idées et du programme. En offrant à nos concitoyens, comme notre histoire montre que nous savons le faire, un projet politique alternatif et crédible, idéaliste et réaliste. Je pense que nous sommes trop souvent sur la défensive. Il ne suffit pas de défendre nos conquêtes – même si c’est indispensable – ou de vouloir réguler le capitalisme. Il nous faut inventer des alternatives. Concrètement, j’évoque dans le livre la nécessité de prendre le capitalisme en tenaille en nous définissant un nouveau projet européen progressiste– par exemple en exigeant un impôt européen sur les sociétés comme l’ont fait les États américains en fédéralisant l’impôt sur les sociétés après la crise de 29 – et puis en repartant du local pour nous re-crédibiliser, pour porter des projets à valeur humaine ajoutée, déconnectés du capitalisme et de la loi du plus fort. C’est la seule façon de nous rendre plus crédible: montrer que les mesures politiques de gauche ne sont pas qu’une version light de celles de droite. Et pour cela, il nous faut non seulement être irréprochables, comme dit Laurette, mais aussi remettre nos pratiques en question.
Que veux-tu dire ?
Grégor Chapelle : Il nous faut faire preuve de lucidité et de radicalité. Nous avons des forces incroyables. 90 000 militants. C’est énorme. Pour rappel, le CDH en compte 18 000, Ecolo 5 000! Je pense qu’il nous faut mieux nous appuyer sur cette énergie, et pas uniquement pendant les élections. Je suis par exemple un promoteur convaincu du porte-à-porte. Mais cela ne suffira pas. Il nous faut aussi interroger radicalement nos pratiques. A cet égard, je pense que le PS doit lever le tabou du cumul des mandats. Après y avoir longuement réfléchi, je me prononce en faveur du mandat unique pour des raisons d’efficacité de nos élus et de crédibilité du Parti. On ne peut pas à la fois constater l’inégalité du rapport de force entre le capitalisme et nos démocraties, mesurer l’offensive idéologique et programmatique régressiste et ne pas se poser cette question. Si nous voulons être convaincants lorsque nous disons que nous sommes engagés en politique pour servir nos concitoyens, que nous faisons le maximum pour protéger les plus faibles, il nous faut ouvrir ce débat. C’est donc pour contribuer à celui-ci que je consacre un chapitre entier à cette question.
Ta première partie s’intitule "Chers Camarades" mais tu écris aussi dans la deuxième partie aux "citoyens progressistes".
Pour leur dire quoi?
Grégor Chapelle : Pour leur dire de prendre parti ! Cela suffit de rester devant sa télé ! J’essaye d’expliquer mes idéaux socialistes : l’émancipation individuelle au service de l’émancipation collective, l’écologie sociale comme valeur de gauche puisque notre ambition est de protéger ce qui se distingue par sa fragilité, ma conviction que la droite est confuse, simpliste et régressiste. Surtout, j’essaye de montrer comment le capitalisme – et qu’il soit en crise n’y change rien - est devenu tellement puissant qu’il menace nos démocraties, la paix sociale et la paix tout court en étant au-dessus de nos lois locales, en mettant nos Etats en concurrence fiscale, sociale, environnementale et sécuritaire entre eux.
Nous devons le dire à tous les citoyens progressistes : si nous voulons sauver notre environnement, nos systèmes de solidarité, nos services au public, nos démocraties, il nous faut créer une nouvelle gauche en Europe, un nouveau front commun avec les syndicats, le monde associatif, les think tanks de gauche, le mouvement étudiant, les jeunes qui s’engagent pour construire un monde juste … Il nous faut plus de citoyens de gauche engagés dans les partis de gauche. Évidemment, il est plus facile de ne rien faire et de se moquer de l’un ou l’autre affairiste soi-disant socialiste. Mais c’est la voie de l’échec. Si nous voulons à nouveau voir l’égalité et la justice progresser, nous avons désormais besoin d’une véritable alliance entre les élus et les citoyens de gauche. Et en ce lendemain de victoire de Barack Obama, nous le savons maintenant : nous en sommes capables !